Manifeste des Bonimenteurs

RÉINVENTER : il ne s’agit pas de mettre du théâtre de salle en rue, mais d’inventer des formes spécifiques à la rue, des dispositifs scéniques pour l’espace public, considéré comme l’espace du collectif et du quotidien. Il s’agit d’inventer des spectacles aux formes nouvelles, qui permettent chaque fois aux comédiens de créer leur (demi-)cercle dans la rue, à la recherche d’une relation particulière avec les gens.

LONGÉVITÉ : à côté de nos grands spectacles, nous revendiquons notre répertoire de formes singulières. La longévité de certaines d’entre elles en ont fait des « concepts » emblématiques des arts de la rue : le Boniment à pied ou à vélo, le Livre Passe-Têtes, la Pêche aux Histoires… 

HISTOIRE : il s’agit toujours de raconter une histoire. Qu’elle soit menue ou dense, simple ou complexe, l’histoire est le principal véhicule de notre vision du monde. Aujourd’hui plus que jamais, l’expérience et la maturité nous permettent de traiter poétiquement des enjeux de société, en joignant le sens du propos à celui de l’à-propos. 

IMPLIQUER : il ne s’agit pas seulement de raconter notre vision du monde, mais d’amener les publics à forger leur propre vision, pour qu’ensemble nous inventions un récit nouveau. Il s’agit d’impliquer émotionnellement le spectateur. Foin d’esbroufe et d’épate tape à l’œil. La rue est un laboratoire d’humanité.

ACCESSIBILITÉ : il s’agit de pratiquer un théâtre épique, brechtien. Le voile du personnage est assez mince. Il ne cache pas le comédien qui se présente avec son vécu, son humeur, tel qu’il est. Le comédien peut toujours s’adresser aux gens, réagir aux imprévus, aux spectateurs perdus. Ses lazzi inspirés contribuent à révéler le texte. L’accueil et le placement du public font partie du spectacle. La rue est un laboratoire de présence et de sincérité.

DRAMATURGIE : il s’agit de structurer le récit pour le rendre accessible : bien dire ce qu’on veut dire, et mettre en tension les ressorts dramaturgiques du théâtre contemporain. Le public doit prendre plaisir à s’identifier aux personnages et aux comédiens. Ce plaisir lui donnera envie de connaître la suite de leurs histoires. Nous adoptons l’incantation de Pascal Quignard : « remplir les cœurs du désir d’écouter ».

TENDRESSE : « Parce que les œuvres d’art nous font rentrer à l’intérieur d’un monde étranger, elles nous en font partager l’intimité, et finissent par créer un sentiment de fraternité. » (Bernard Foccroulle). La compagnie s’adresse aux gens de tous les âges avec une liberté de parole, une attitude tout autant engagée que dégagée, et une tendresse dans le ton. Cette identité de geste, cette culture propre aux Bonimenteurs, ne s’apprend pas à l’école : elle se transmet et s’entretient par la pratique et l’observation, lors des répétitions, dans la rue et lors des résidences de recherche. Nous choisissons d’intervenir « par en-dessous », avec tact, plutôt que par « au-dessus », en force. 

ESPRIT DE TROUPE : les arts de la rue ne se fabriquent pas, ils sont le fruit d’un processus de création. Nous travaillons toute forme nouvelle à partir d’enjeux artistiques, d’un canevas dramaturgique, d’une idée structurée disponible au début du processus de création. L’écriture et la forme s’affinent avec la mise en corps et la mise en voix, avec les propositions des comédien·ne·s et des intervenants. Le temps fait tout à notre affaire. 

ESPACES PUBLICS : il ne s’agit pas uniquement de jouer devant un public qui a les codes, dans les grands festivals, qui sont des espaces « protégés » de diffusion de création en espace public. Il s’agit aussi de présenter nos formes et de rencontrer les gens dans l’espace public « non protégé », quotidien, de jouer sous la pluie, dans les quartiers, dans les petites communes, dans le train, sur un trottoir. « Le monde commence au pied de ta roulotte », écrivait Adamek. Nous réservons de la place dans notre calendrier pour jouer dans des lieux et pour des gens éloignés des pratiques culturelles. Par principe, par désir, par défi, faisant fi des ordonnances somptuaires.

RÉPERTOIRE MULTIMÉDIA : depuis 2009, Vincent Zabus assure la direction artistique de la compagnie. Auteur, dramaturge, scénariste et comédien, son œuvre traverse les médias et les années. Sa pièce « Les ombres », par exemple, fable sur l’exil créée par Les Bonimenteurs en 2008, publiée chez Lansman, figure désormais au répertoire d’autres compagnies en belgique et en France. Avec la complicité du dessinateur Hippolyte,« Les ombres » est devenu un grand roman graphique, réédité en 2020. En 2025 sortira un film d’animation adapté de ce roman graphique, produit par les Belges de Panique ! et les Français d’Autour de Minuit. En définitive, ce travail multimédia et international est une force : les comédiens affinent les dialogues pendant les répétitions, le dessinateur s’appuie sur les gestes des comédiens, les éditeurs et les producteurs ouvrent de nouvelles perspectives de diffusion, de communication, de coproduction. Les éditions Albin Michel figurent d’ailleurs parmi nos prochains partenaires.

TRACES : toutes nos formes s’accompagnent d’une recherche scénographique et esthétique. Il s’agit de perturber poétiquement l’espace du quotidien. Les spectacles n’impriment pas uniquement la mémoire des spectateurs : des traces restent parfois sur place. Ainsi, les images de « Michel, deux fois.» ornent quelque temps les murs de la ville. Nous tenons nos archives. Nous enrichissons la banque de données des spectacles vivants (SCAPIN). Un texte théorique et 4 pièces créées par Les Bonimenteurs sont publiées chez Lansman (« Trilogie foraine. Une réflexion sur le théâtre de rue suivie de 3 pièces : L’Odyssée pour les Nuls, Otto l’Accessoiriste, Le plus grand Nain du Monde » ; « Les ombres »).

AUTONOMIE : charger, décharger et conduire la camionnette, monter et démonter décors et gradins… Nos corps s’engagent déjà dans la préparation des espaces où ils jouent. Le volume total du décor est inférieur à 20 mètres cubes, pour pouvoir le transporter dans une camionnette qu’on peut conduire avec un permis B. Nous envisageons de créer des formes qu’on peut transporter en train. Ce qui se conçoit bien se monte aisément, et s’organise habilement. Nous réservons l’essentiel de notre énergie à notre métier : la création et la diffusion de spectacles. Notre petite équipe, disposant de peu de moyens financiers jusqu’ici, a développé des stratégies pour maximiser son efficacité. La polyvalence et l’ingéniosité se déclinent partout où c’est possible, de la création de décors jusqu’au développement d’un logiciel par Guy Paquet (SYSART.be) qui automatise la gestion administrative des prestations et qui permet aux comédiens de retrouver immédiatement tous leurs documents sociaux.

OUVERTURE : une compagnie qui roule évite la routine. De nouveaux comédien·ne·s rejoignent et renforcent la troupe, avec leurs expériences, idées et bagages. La compagnie explore de nouveaux territoires, s’ouvre à de nouvelles manières d’envisager les arts dans la rue. Les collaborations artistiques se multiplient, surtout les dernières années, qui apportent une théâtralité pointue à nos spectacles. Parmi les collaborations, citons les auteur·e·s (Nicolas Turon, Julie Annen), les metteuses et metteurs en scène (Dominique Serron, Julie Annen, Brigitte Bailleux, Nicolas Turon, Jean-Michel Frère), les scénographes, constructeurs et illustrateurs (Evelyne de Behr, Isis Hauben, Jofroi Smets, Superbe, Les Ateliers Triplan, Hippolyte), les formateurs (Jacques Bonnaffé, Norman Taylor, Michaël Clukers)… 

MUTUALISATION : la compagnie est ancrée à Namur depuis sa création et encourage la mutualisation et les synergies avec les acteurs culturels namurois, afin de limiter au maximum les frais fixes et de participer à la vie associative et artistique locale. Nos bureaux sont installés au sein de la Baie des Tecks, la plus grande bibliothèque de BD en FWB, à côté du Centre Culturel de Namur et d’autres opérateurs (Court-Circuits, Smart, à deux pas du Mundo-N). La compagnie fait partie du Comptoir de Ressources Créatives et bénéficie d’espaces de stockage pour son matériel et sa camionnette. Elle entretient des liens étroits avec la compagnie jeune public namuroise le Théâtre des Zygomars, mais aussi avec Superbe et les grands opérateurs : le Centre Culturel et le Théâtre de Namur, le festival Namur en mai, la Compagnie Victor B. 

COPRODUCTION : depuis 25 ans, la compagnie a établi des relations de confiance avec de nombreux partenaires en France, en France et en Suisse, qui accueillent fidèlement nos projets et apportent régulièrement un soutien à leur financement. Depuis quelques années, nos spectacles rencontrent les désirs et les exigences des centres scéniques et des grands opérateurs en arts de la scène (Le Vilar, MARS, Théâtre de Namur, Latitude 50…), qui apportent des moyens financiers plus importants et amplifient la diffusion. 

JUSTES RÉMUNÉRATIONS : nos deux derniers spectacles ont été soutenus par des aides à la création, des subsides et des coproducteurs. Nous pouvons dorénavant mieux rétribuer tous les intervenants, et rémunérer les comédien·ne·s pendant les journées de recherche et de répétition. Le contrat de création permettra de poursuivre dans cette voie, et également d’enfin valoriser l’ancienneté barémique du personnel permanent (2 ETP).